L’épée chinoise

On peut définir de manière générale une épée comme étant une arme blanche utilisée de taille ou d’estoc, avec une lame au moins aussi longue que le bras et une poignée courte.

On trouve des traces archéologiques de l’utilisation d’épées dès l’Âge du Bronze, tant dans le monde occidental qu’en Chine.

Depuis cette période reculée jusqu’au début du XXe siècle, lorsqu’elles cessèrent d’être utilisées au combat, les épées ont évolué en parallèle des techniques martiales. L’escrime d’une période historique particulière était adaptée au type d’épée disponible à cette époque tout en étant profondément enracinée dans son contexte social et culturel.

Le Tàijíjiàn a donc naturellement adopté le type d’épée à deux tranchants, ou Jiàn, en usage à l’époque en Chine. Bien qu’il n’y ait jamais eu dans l’histoire d’épées conçues spécifiquement pour le Tàijíjiàn, ces épées chinoises à double tranchant sont pourtant de nos jours souvent appelées abusivement épées de Tàijí.

Du champ de bataille au jardin public

Je n’entrerai pas dans des considérations historiques approfondies sur l’escrime chinoise. D’autres auteurs plus érudits que moi ont déjà publié sur le sujet des travaux plus précis et complets que tout ce que je pourrais écrire ici. Le lecteur intéressé trouvera de plus amples détails dans l’ouvrage de Peter Lorge Chinese Martial Arts: from Antiquity to the Twenty-First Century et celui de Scott Rodell, Chinese Swordsmanship.

Après avoir dominé les champs de bataille chinois jusqu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les armes blanches furent supplantées par les armes à feu modernes et l’artillerie. L’application pratique de l’escrime chinoise déclina rapidement dès le début du XXe siècle. Chén Wēimíng, dans son livre Épée du Tàijí, publié pour la première fois en 1928, ne mentionne l’escrime que pour préciser que Yáng Chéngfŭ ne l’a jamais enseignée, et que lui même écrirait un autre livre sur le sujet lorsqu’il aurait acquis suffisamment d’expertise dans cette discipline. Autant que je sache, ce livre n’a jamais été écrit. Dans les années 1930 et 1940, les manuels chinois d’épée déplorent que cet art antique soit presque totalement perdu.

À la même époque, alors que la Chine subissait l’influence des empires occidentaux, qu’elle était envahie par les troupes japonaises, puis ravagée par la guerre civile, les arts martiaux chinois devenaient un symbole de fierté nationale, tandis qu’ils se transformaient progressivement en disciplines pour l’éducation physique, la santé et le développement personnel.

La boxe et la lutte prirent bientôt le pas sur l’entraînement aux armes qui se réduisit à une simple pratique d’enchaînements en complément des arts martiaux à mains nues. Les instructeurs en arts martiaux ne formaient plus guère de combattants, ils s’attachaient maintenant avant tout à renforcer leur nation en tonifiant leur compatriotes par de saines pratiques tout en affirmant la supériorité de la tradition chinoise. L’utilisation appliquée de l’escrime n’était plus un objectif, et les mouvements agiles, athlétiques et démonstratifs s’en trouvèrent favorisés au détriment d’une recherche de l’efficacité en combat. Des épées légères, à la lame extrêmement flexible, furent utilisées de plus en plus fréquemment, jusqu’à devenir la norme.

Bien qu’il n’y ait à ma connaissance aucune trace écrite d’un art martial appelé Tàijíquán avant le XIXe siècle, les principes du Tàijí circulaient certainement déjà depuis fort longtemps lorsqu’ils furent rassemblés en un système martial cohérent par la famille Chén de Chénjiāgōu et, plus tard, formalisés dans les textes connus de nos jours sous le nom de Classiques du Tàijí.

Dès le XVIe siècle, le général Qī Jìguāng (15271587), dans son Nouveau Manuel d’Efficacité Militaire, énumère des techniques dont le nom sonne familièrement aux oreilles de tout pratiquant de Tàijíquán. Il n’est pas certain toutefois que Qī Jìguāng parlait effectivement de Tàijíquán ou de son ancêtre, ni s’il s’agit d’une simple coïncidence ou d’une réutilisation ultérieure des mêmes noms de techniques.

Quoiqu’il en soit, on admet généralement que le Tàijíquán apparut et se développa entre la fin du XVIIe et le XIXe siècle, pendant les dynasties Míng et Qīng.

Le style Yángjiā Mìchuán, fondement du présent travail, fut créé par Yáng Lùchán, probablement pendant la première moitié du XIXe siècle. Je n’ai aucune preuve manifeste que la forme d’épée Kūnlún du Yángjiā Mìchuán date de cette époque, mais le poème qui en décrivent les mouvements semble indiquer une origine relativement ancienne. Le traité de Qī Jìguāng répertorie en effet de tels poèmes utilisés comme moyen mnémotechnique pour la pratique des formes.

À l’origine, les formes étaient utilisées pour l’entraînement des troupes de soldats à manœuvrer et combattre à l’unisson. Cependant, dès la dynastie des Táng, les sessions d’entraînement devinrent une sorte de spectacle martial, non seulement comme démonstration de puissance militaire, mais aussi, comme un simple divertissement. Les formes incorporèrent de plus en plus de techniques démonstratives, plus spectaculaires ou esthétiques qu’efficaces, pour le plus grand plaisir des spectateurs qui n’étaient souvent pas eux mêmes des pratiquants d’arts martiaux. Cet intérêt a persisté jusqu’à nos jours dans la littérature, l’opéra chinois, le cinéma, et, bien entendu, dans les inévitables démonstrations de toute rencontre d’arts martiaux qui se respecte.

De nos jours, comme tout autre art martial chinois, le Tàijíjiàn a abandonné le champ de bataille pour le jardin public et, fort heureusement, l’entraînement à l’épée n’a plus pour objectif la préparation au combat.

Cependant, malgré leur indéniable dimension esthétique, les formes traditionnelles de Tàijíjiàn furent conçues à l’origine pour développer des capacités martiales basées sur les principes du Tàijí, utilisant avec efficacité des épées dont les caractéristiques assuraient un compromis entre des coupes puissantes, des estocs précis et des mouvements rapides.

Anatomie de l’épée Jiàn

La figure 1 montre les parties démontées d’une épée chinoise Jiàn typique des dynasties Míng et Qīng.

Fig. 1 - Les parties de l’épée.

Fig. 1 - Les parties de l’épée : La lame est prolongée par la soie sur laquelle sont emboités la garde, la poignée (fusée) et le pommeau. Les deux viroles sont deux anneaux de métal protégeant de l’éclatement les extrémités de la fusée. La garde protège la main portant l’épée. Généralement faite de bronze ou d’un métal similaire, elle est creuse et s’ouvre vers l’avant. La poignée, ou fusée, généralement faite de bois, a une forme de fuseau et est parfois recouverte d’un filigrane, de cuir, ou de peau de raie. Le pommeau, fabriqué dans le même métal que la garde joue un rôle primordial dans l’équilibre et le comportement de l’épée en contrebalançant le poids de la lame.

La principale particularité de la lame de l’épée chinoise tient dans ses deux tranchants quasiment parallèles. De 3 à 4 cm à la base, la largeur de la lame ne décroit que jusqu’à 2 à 3 cm près de la pointe, où les tranchants s’incurvent rapidement en une pointe acérée. Pour une lame de 70 à 80 cm, l’angle entre les deux tranchants est à peine discernable, à l’opposé de la forme franchement triangulaire de nombreuses épée médiévales européennes.

Traditionnellement, la section de la lame pouvait être lenticulaire ou en losange avec une arête franche.

Certaines lames pouvaient aussi comporter une gouttière, qui selon une légende tenace, aurait servi à permettre au sang de s’échapper de la plaie. Une autre fantasmagorie au sujet de ces gouttières prétend qu’elles permettaient d’éviter à la lame d’être prise dans la blessure à cause d’un supposé phénomène de succion ou une hypothétique contraction des muscles blessés. Je dois dire que j’ai de sérieux doutes sur la capacité d’un muscle entaillé à se contracter de manière significative autour d’une lame tranchante sans entraîner plus de dommages. Et en supposant qu’il le puisse, il n’y a aucune raison pour qu’une lame affûtée ne puisse pas s’ouvrir facilement un chemin vers la liberté.

La vérité est beaucoup moins fascinante : la gouttière permet d’alléger la lame sans compromettre sa solidité. Évidemment, le moyen le plus facile pour réduire le poids de la lame est d’en diminuer l’épaisseur. Toutefois, la flexibilité de la lame en serait augmentée ce qui, au delà d’un certain degré, n’est pas souhaitable. Le profil des tranchants serait de même aplati, avec des conséquences possibles sur leur solidité. La gouttière autorise une lame plus légère avec un effet négligeable sur sa flexibilité et le profil des tranchants. Par exemple, une gouttière de 1 cm de large et 2 mm de profondeur, sur deux tiers d’une lame lenticulaire de 75 cm représenterait un volume d’environ 10 cm3. La densité de l’acier étant de 7,3 kg/dm3 à 7,8 kg/dm3 selon sa composition et les traitements auxquels il a été soumis, une telle gouttière de chaque côté de la lame en aurait réduit le poids d’environ 150 g sans affecter le profil de ses tranchants. (voir figure 2) C’est loin d’être négligeable : en considérant que la lame pèse environ la moitié du poids total de l’épée, la gouttière permettrait au forgeron de fabriquer une épée de 900 g, le poids habituel d’une épée chinoise historique, avec le même profil et la même longueur qu’une épée de 1,2 kg sans la gouttière.

Fig. 2 - Sections de lames

Fig. 2 - Sections de lames: (a) Lenticulaire. (b) Cette lame lenticulaire présentant une gouttière a le même profil de tranchants que la lame représentée en (a), mais elle est significativement plus légère grâce à la gouttière. (c) Losange.
NB : pour des raisons de clarté, l’épaisseur des lames a été exagérée sur cette figure.

Si le profil de la lame peut avoir une influence sur la durabilité des tranchants, le type d’acier dont la lame est faite affectera également leur solidité. Avec un acier trop doux, les tranchants risquent de plier et de s’émousser après quelques coupes seulement. Pour durer les tranchants doivent être en acier durci, mais celui-ci étant cassant, il n’est pas envisageable de forger une lame exclusivement avec de l’acier dur. Un compromis est donc nécessaire entre la dureté de la lame, sa souplesse et son élasticité.

Notons bien qu’élasticité n’est pas synonyme de flexibilité : l’élasticité est la capacité de la lame à plier puis à revenir à sa forme d’origine. Si la limite d’élasticité est dépassée, la lame conserve une courbure ou se brise. La lame doit être assez dure pour conserver des tranchants affûtés tout en étant suffisamment résiliente et élastique pour supporter des coups puissants et des chocs sans casser ni prendre une courbure définitive.

En substance, l’acier est du fer additionné de 0,1% à 2% de carbone. Il est aussi possible d’y allier d’autres métaux en faible quantité, comme le chrome, le nickel, le manganèse, etc. La présence de ces éléments peut, malgré leur faible proportion, changer radicalement les propriétés mécaniques de l’acier conjointement avec les traitements par la chaleur.

Le trempage est un processus consistant à chauffer la lame à haute température et à la refroidir rapidement par immersion dans de l’eau. Suite à ce traitement, l’acier prend une structure cristalline particulière le rendant plus dur, mais aussi plus fragile. D’autre part, comme il est impossible de refroidir instantanément et de manière homogène la totalité de la lame, le trempage crée aussi dans le métal des tensions persistantes qui risquent de fragiliser la lame. Pour relâcher ces contraintes sans inverser les effets du trempage, il est possible d’appliquer à la lame un second traitement, appelé recuit ou revenu. Il s’agit de chauffer à nouveau la lame à une température inférieure à celle du trempage avant de la laisser refroidir lentement, de manière à retrouver une bonne résilience.

La technique appelée trempage différentiel constitue une alternative à ces deux traitements successifs. Renommée pour son utilisation dans la fabrication des sabres japonais, cette technique était à l’origine également utilisée en Chine. Lors du trempage différentiel, seuls les tranchants sont soumis au choc thermique grâce à l’application d’argile sur la partie centrale de la lame, qui, ainsi protégée, conserve sa souplesse et son élasticité tandis que les tranchants sont durcis par le trempage.

Au Moyen-Âge en Europe, des tranchants d’acier durci étaient parfois soudés sur une âme en acier doux ou en fer. Autant que je sache, cette technique n’a été utilisée en Chine que pour les sabres. La fabrication des épées droites chinoises faisait traditionnellement appel au procédé appelé Sān Méi. La lame était constituée de trois couches d’acier soudées entre elles : une mince couche centrale dure formant les tranchants, entourée de deux couches d’acier doux ou de fer qui empêchaient qu’elle ne se brise sous des coups violents en donnant à la lame une structure élastique.

Équilibre et propriétés dynamiques

Le centre de gravité (CG), aussi appelé centre d’inertie, se trouve entre 10 et 15 cm en avant de la garde. Un CG plus éloigné rendrait l’épée lourde de la pointe et difficile à manier, en particulier lors des estocs, tandis qu’un CG plus proche la rendrait peu vivace et obligerait à la diriger totalement au lieu de profiter de sa vie propre.

Bien que le CG joue un rôle important dans la manipulation de l’épée, il est loin d’être l’élément principal ayant une influence sur sa maniabilité. Les propriétés dynamiques d’une épée sont bien plus essentielles et déterminent la façon dont elle peut être maniée, comment elle bouge, comment elle tourne et répond aux actions exercées sur la fusée.

Si en la tenant légèrement entre le pouce et l’index, vous agitez doucement une épée latéralement, vous pourrez remarquer dans la lame un point qui ne bouge pas. Il s’agit du point pivot relatif à l’endroit où vous tenez la fusée (voir figure 3).

Un changement de position des doigts sur la poignée déplacera le point pivot. En manipulant une épée, il est donc possible de contrôler la position du centre de rotation de l’épée en ajustant la position et la direction de l’action exercée par votre prise sur la poignée.

Les points pivots relatifs à la poignée se trouvent en général localisés dans la première moitié de la longueur de l’épée en partant de la pointe.

Fig. 3 - Points pivots

Fig. 3 - Un point pivot est le centre de rotation naturel de l’épée selon l’emplacement et la direction d’une action exercée sur la fusée. Si l’épée est tenue près du pommeau et agitée latéralement, le point pivot est proche du centre de la lame (gauche). Tenir l’épée près de la garde déplace le point pivot plus loin vers la pointe (milieu). Pour placer le point pivot dans la pointe, une action latérale doit être exercée environ 2 cm en avant de la garde (droite). Bien que cela puisse sembler désavantageux, un ajustement approprié de la prise et une action oblique sur la fusée permet tout de même de contrôler ce point. De plus, il est ainsi possible de conserver sa pointe en ligne en tirant un estoc tout en contrôlant la lame de l’adversaire avec la garde.

Leur position est déterminée par la distribution des masses le long de l’épée et en particulier par les masses relatives de chaque côté de la prise. Ainsi, alourdir le pommeau relativement à la lame déplacera les points pivots vers la pointe. Toutefois, un pommeau trop lourd, ou une lame trop légère, risque de les déplacer trop en avant, voire même au delà de la pointe. À l’opposé, une lame lourde, ou un pommeau léger, rend difficile ou même impossible l’obtention d’un point pivot contrôlant la pointe.

Une amplitude correcte des points pivots permettant un bon contrôle de la lame nécessite un ajustement précis des poids respectifs de la lame et du pommeau. Selon mon expérience personnelle, le poids du pommeau d’une épée bien équilibrée est juste un peu inférieur à la moitié du poids de la lame, et au moins égal poids combiné de la garde et de la poignée.

Choisir une épée de Tàijíjiàn

On trouve sur le marché une grande variété d’épées pour la pratique du Tàijíjiàn. En choisir une est habituellement une affaire de goût et de budget. Ces épées sont toutefois pour la plupart fort différentes des armes qui étaient encore en usage lorsque les formes traditionnelles de Tàijíjiàn furent créées. Beaucoup sont très approximativement équilibrées et sont soit trop légères ou trop lourdes. Si le poids d’une épée d’entraînement n’est après tout pas si important et devrait être adapté de toute manière à l’expérience et aux capacités physiques du pratiquant, l’équilibre et les qualités dynamiques de l’épée ne devraient jamais être ignorées. Assurer la sécurité des pratiquants d’exercices avec partenaire ou d’assauts libres constitue également une priorité absolue.

Il est probable que les pratiquants s’intéressant vraiment à tous les aspects du Tàijíjiàn possèderont au final au moins deux épées, une pour la pratique de la forme, et l’autre pour les exercices avec partenaire et les assauts libres.

Pratique de la forme

Les mouvements des enchaînements traditionnels étant adaptés à l’équilibre des épées historiques, la pratique de la forme avec une telle arme, même passablement lourde, ne devait pas demander d’effort particulier lorsque les principes du Tàijí étaient respectés.

Pratiquer de nos jours avec une épée de dimensions, poids et équilibre similaires à ceux d’armes historiques ne peut donc que nous rapprocher de l’esprit originel des formes traditionnelles. Il est certes bien plus exigeant de manipuler une telle épée qu’une lame très légère, cela n’en est pas moins une occasion incomparable et stimulante d’approfondir notre compréhension de cet art et d’incarner les principes du Tàijí.

Cependant, bien qu’une épée lourde puisse être un meilleur guide qu’une épée légère pour la pratique de la forme, elle laisse aussi moins passer les erreurs techniques et l’excès de tension musculaire. Le poids de l’épée devrait donc être adapté à l’expérience du pratiquant et à sa forme physique. Il n’est pas judicieux pour un débutant de pratiquer avec une épée tellement lourde qu’elle ne pourrait que sanctionner ses articulations et ses muscles au moindre mouvement incorrect qu’il ferait. Ainsi, débuter avec une épée de bois ou d’acier bon marché est parfaitement acceptable pour la mémorisation de la forme, mais deviendra vite limitant pour un approfondissement de la pratique. Lorsqu’il aura acquis une expérience suffisante, le pratiquant aura tout avantage à changer pour une épée correctement équilibrée et d’un poids approximatif de 700 à 900 g, équivalent à celui d’armes historiques.

De même, les débutants apprenant la forme et les bases risquent d’être gênés inutilement par une longue lame et devraient favoriser des épées plus courtes. Les pratiquants avancés, si leur prise est vraiment relâchée, devraient toutefois être capables de s’accommoder aisément d’une lame plus longue, à condition que sa longueur ne soit pas excessive.

Une règle classique consiste à déterminer la bonne longueur de lame en tenant l’épée verticalement le long du bras gauche, comme pour l’ouverture de la forme. La pointe de la lame devrait alors se trouver en face de l’oreille. En résumé, ceci est tout à fait équivalent au fait de s’assurer que la lame est en moyenne plus longue que la longueur du bras de la plupart des adversaires potentiels. Ceux-ci ne pourraient ainsi pas se protéger d’un estoc en le bloquant au niveau de la garde. Quoiqu’il en soit, une lame de 70 à 75 cm devrait convenir à la plupart des pratiquants.

La présence d’un pompon dépendra du style pratiqué. Certains styles en utilisent un, d’autres pas, à l’instar du Yángjiā Mìchuán.

On a dit beaucoup de choses sur le rôle du pompon. Il est largement admis que, pendant la pratique de la forme, la manière dont le pompon bouge donne des indications sur la qualité de mouvement du pratiquant. Je suis prêt à accepter cet argument qui fait du pompon un outil pédagogique pour équilibrer l’intention entre la pointe de l’épée et la poignée. Mais si le pompon accapare trop l’attention du pratiquant, celui-ci risque fort de finir par pratiquer une forme de pompon.

Je suis bien moins convaincu par d’autres explications telles que l’utilisation du pompon pour détourner l’attention de l’adversaire. Je préfère personnellement menacer l’adversaire avec la lame, qui est bien plus impressionnante et qui, contrairement au pompon, ne peut pas être saisie.

En réalité, si on se réfère aux représentations historiques d’épées et de bretteurs, il semble que le pompon soit d’une invention assez récente. Je penche pour une évolution décorative des dragonnes qu’on peut voir sur des images plus anciennes et qui servaient à assurer l’épée dans la main pendant le combat. En tout état de cause, n’utilisant pas de pompon, je ne peux que suggérer de faire à ce sujet ce que recommande votre style.

Exercices avec partenaire et applications martiales

Il est possible de pratiquer avec la même épée que la forme, des exercices simples avec partenaire tels que les épées collantes, guider et suivre, etc. tant qu’il n’y a aucune attaque lancée au visage ou vers la partie supérieure du corps.

Je recommande toutefois vivement de réserver les exercices sans protections strictement à des pratiquants expérimentés et entraînés, ayant l’habitude de pratiquer ensemble. Dans tous les autres cas, l’utilisation d’une épée mouchetée est absolument nécessaire pour limiter au maximum les risques d’accident. Ces épées sont rendues moins dangereuses qu’une lame nue en couvrant leur pointe de deux couches de cuir épais maintenues en place par du ruban adhésif solide.

Notez bien qu’il n’est pas recommandé de moucheter ce qu’on appelle une lame flexible. Non seulement ces lames ne sont pas adaptées au travail avec partenaire, elles sont aussi tellement fines qu’elles en sont presque tranchantes.

Comme le montre la figure 4, les lames en acier dites rigides sont par contre en général suffisamment flexibles pour plier sur un estoc et ainsi absorber une partie du choc. Leurs tranchants sont également plus épais tout en étant suffisamment fins pour permettre une bonne sensation du contact des lames. Toutefois, pratiquer avec ces épées requiert une attention de tous les instants ainsi que le port des protections adéquates un masque d’escrime et des gants sont un minimum pour vous éviter de vous blesser ou de blesser votre partenaire.

Fig. 4 - Flexibilité de la lame

Fig. 4 - La lame doit être suffisamment flexible pour plier sur un estoc et absorder l’essentiel de l’énergie du coup. L’arc formé par la lame indique également que la distance était correcte pour l’estoc : la courbure de la lame est en effet proportionnelle à la profondeur qu’aurait eu la blessure correspondante dans un véritable combat.
Les épées utilisées ici sont les épées de Tàijí haut de gamme rigides de Dragon Sports mouchetées à l’aide de cuir. Les deux partenaires portent des masques d’escrime, des gants et des vestes rembourrées Axel Pettersson.

Contrairement à ce qu’on pense généralement, les épées de bois ne sont pas réellement plus sûres puisqu’en raison de leur rigidité, elles ne peuvent absorber efficacement le choc d’un estoc. De plus, l’épaisseur de lame des épées de bois interdit une bonne sensation du contact.

Assaut libre

Bien qu’on puisse pratiquer des jeux doux et tranquilles avec des lames non protégées, je recommande chaudement de toujours utiliser des épées mouchetées et des protections appropriées pour la pratique de l’escrime. Sans protections efficaces ni précautions, même en restreignant volontairement les attaques aux parties basses du corps, des réactions instinctives peuvent être la cause d’accidents aux conséquences graves.

Pour assurer un meilleur contrôle, il vaut mieux une épée assez légère, mais pas trop pour éviter des mouvements irréalistes et rapides du poignet, ressemblant à ceux qu’on peut voir en fleuret. Une épée bien équilibrée, d’un poids d’environ 700 g devrait être suffisamment confortable tout en étant assez lourde pour obliger à utiliser des techniques effectivement tirées de la forme.

Les tranchants doivent être arrondis et suffisamment épais pour leur éviter de couper. Même une épée non affûtée peut en effet couper et fendre si la cible n’est pas trop résistante, et toutes les protections ont leur limites. De par leur rapidité et leur caractère imprévisible, les assauts libres peuvent présenter un danger certain si l’intensité du jeu n’est pas adaptée à la capacité des protections d’absorber les chocs ou à l’expérience des partenaires. Bien qu’une lame épaisse soit moins susceptible de couper, elle n’en peut pas moins blesser si elle est lancée trop vigoureusement.

Les épées de bois ne sont pas plus adaptées aux assauts libres qu’aux exercices avec partenaire. Des coupes vigoureuses et non contrôlées heurtant les doigts ou un os ne sont pas moins douloureuses ou dangereuses qu’avec une épée en acier. Les estocs avec une épée de bois sont même plus dangereux puisque, au contraire de l’acier, le bois ne plie pas sous le choc. Toute l’énergie de l’estoc est donc transmise à la cible au lieu d’être dissipée par la lame, comme ce serait le cas lorsqu’une lame d’acier plie.

À ce jour, je n’ai pas trouvé d’alternative satisfaisante aux épées rigides mouchetées. Il faut toutefois garder à l’esprit que ces épées n’ont pas été conçues pour cette pratique et qu’elles peuvent être dangereuses sans les protections appropriées et les précautions nécessaires. Un accident est vite arrivé et quiconque utilise ces épées pour un travail avec partenaire ou des assauts libres, le fait à ses risques et périls.